Bret Easton ELLIS - Moins que zéro
1985
Rock. Dope. Ascension sociale. Malaise. Bret Easton Ellis appartient à cette génération dont il est devenu l’étendard tant il cristallise les fantasmes et désillusions de ces enfants de baby-boomers appelés à vivre de plein fouet ce que d’aucuns n’hésitent pas à nommer le « cauchemar américain ».
Bret Easton Ellis est un pur produit made in USA, fils d’un promoteur immobilier et d’une desperate housewife, famille éclatée peu avant la publication de sa première œuvre, Moins que zéro, au début des années quatre-vingts. Un livre en forme de charge, et ladite charge sera encore plus dévastatrice dans American Psycho, troisième roman paru en 1991, dans lequel le matérialisme effréné est immortalisé sous les traits d’un yuppie sériai killer. Et la critique de se préciser quelques livres plus loin, jusqu’à ce que ces êtres apparaissent en vampires dans Zombies (1994).
Sous la casquette passe-partout d’écrivain dépravé se cache un authentique moraliste. Une manière contemporaine de Scott Fitzgerald. Car si l’auteur de La Fêlure a pu symboliser l’ère du jazz et de la jouissance des années folles, celui de Moins que zéro nous raconte l’épopée des années rock et le règne des marques scandées faute de slogans.
Né sous X, Bret Easton Ellis ? En quelque sorte. En 1964, à Los Angeles. La cité des anges déchus, dans la dèche ou à déchoir. Auteur phare que l’œuvre, sept romans en plus de ses activités annexes de scénariste et producteur exécutif, a fini d’imposer comme un romancier majeur. Précoce aussi.
Au départ Moins que zéro devait être un simple travail d’écriture dans le cadre de l’université qui servira plus tard de décor pour le Camdem Arts College des Lois de l’attraction, son deuxième roman. Du reste Clay, le jeune héros, y fera un passage. Une constante chez Ellis : on retrouve trace de la plupart des personnages-clés dans chacun de ses livres. La preuve qu’il s’agit de bâtir une œuvre obéissant à des cycles. D’abord des romans de L. A., puis une série new-yorkaise (American Psycho). Des cycles avec des retours. Ainsi de Zombies, nouveau focus sur L. A. et du récent Suites Impériales.
Moins que zéro paraît en plein reaganisme triomphant. Carver va s’attaquer à déconstruire le mythe du « miracle américain » en prenant appui sur la classe moyenne. Ellis entend raconter l’envers du décor en version grand luxe. Quand Moins que zéro paraît, la critique conquise d’emblée évoque même L Attrape-cœurs. Succès immédiat qui en appelle d’autres.
Impossible d’atteindre le cœur d’une ville sans s’être dégotté un guide digne de ce nom. Impossible de pénétrer l’âme brumeuse et clinquante de Los Angeles, la ville du grand nulle part, sans avoir été initié en profondeur à ses mœurs. Clay, clé de voûte de ce roman construit en petites boucles successives, est le jeune homme idéal. Surtout si l’on veut en apprendre un bout sur les mœurs de la société jet-setteuse de la cité des anges. Pour ce genre de tourisme, Clay devient vite l’oiseux rare. Un oiseux d’ennui.
Pour le reste, ravisez-vous en vitesse. Moins que zéro n’a rien d’un épisode des « Chroniques de San Francisco » téléporté à L. A. Il devrait même vous faire passer l’envie d’y aller faire un tour, si du moins vous aviez été tenté de quitter les sentiers rebattus de Sunset boulevard et parallèles. Il faut suivre Clay, ses virées dans les boîtes sélectes et les villas de magnats d’Hollywood. Aucune chance de vous y faire inviter un jour.
L’œil distancié de Clay ne fera pas seulement de vous des voyeurs mais des voyants. Extralucides. Sur les mœurs libérées de cette société libérale. Drogues compensatoires d’un vide existentiel. Frénésie sexuelle poussée au-delà des limites concevables de la morale, puisqu’à part une certaine attraction assez morbide pour le pire et le goût de la transgression à tout prix, quoi faire d’autre dès lors que le monde vous appartient et qu’il n’y a plus grand chose à perdre. Une fois les lignes de coke sniffées et les cocktails improbables avalés à toute biture, lire en creux la critique du consumérisme élevé en art de vivre faute de pensée à même d’ordonner votre existence.
Clay nous montre. Au lecteur de se faire son opinion. Quand une génération prend autant de plaisir à s’égarer, c’est comme si elle n’avait même plus la ressource de se proclamer un jour perdue. Et c’est en toute logique que les gosses de riches deviendront les yuppies killers de demain. Simple affaire d’évolution. Moins que zéro est un des grands romans urbains. Entre les lignes et toujours par petites touches. Entre deux virées nocturnes, deux drugs parties, deux rdv avec son dealer attitré qu’il aime comme un frère, Clay croise quelques laissés-pour-compte, gamine shootée jusqu’à la moelle et future star malgré elle de sniff et de snuff. Mendiants crasseux sur Mulholland drive.
Et puis il y a le désert qu’on sent tout proche avec l’imminence d’un destin rien qu’en « dust » ; le désert, miroir ultime de toute cette vacuité. Et les nuits sans sommeil devant MTV, le son coupé et la coke pareil. Le fracas du vent brûlant dans les palmiers. Toutes ces nuits où la lucidité vous saisit d’une angoisse prémonitoire. Solitude pesante qui empire dans la ville où « les gens ont peur de se retrouver ». Ville brûlante qui vous glace le sang, où « l’on peut disparaître sans même s’en apercevoir. » Moins que zéro n’est pas seulement Ellis au pays des merveilles factices, c’est la naissance d’un écrivain fulgurant.